Assises en tailleur

N° 00122 dans le recensement de l'association les Amis d'Henry Simon

Gouache sur papier

65 x 50 cm

Signée et datée en bas à droite

Plantureux Sahel algérois aux coteaux dodelinant, marquetés de jardins maraîchers et de vergers, arrière-pays côtier aux sources abondantes, verdoyant d’une nature primitive tantôt, domestiquée d’autres fois. Prodigue campagne d’Alger, « el fahs », aux attraits de laquelle cédèrent peintres algérianistes et écrivains au long de l’ère coloniale, livrant nombreux œuvre hymnique en témoignage.
Henry Simon célèbre à son tour vocation agreste et agricole de ce terroir où s’incruste la ferme coloniale, se reconnait une bâtisse européenne à son balcon en fer forgé, ses persiennes aux vertes boiseries mimétiques et rivales des rangées de cultures.
En un si bref séjour à Alger, étonnante intelligence du peintre à s’emparer des caractères de cet Algérois-là, de ses fertiles environs, de ses traits prestement différenciés, de ses Algériennes en robe berbère pour l’une, sarouel et caraco ottomans pour les deux autres vaquant à leurs obligations, et dont les postures, la vêture, des détails liés aux tâches ménagères disent l’appartenance au petit peuple autochtone industrieux.

 

A l’interroger, l’œuvre peint et dessiné d’Henry Simon – plasticien des diversités formelles et catégorielles – révèle à maint égard une manière, une sensibilité, une technique, par les sujets parfois, évocatrices de Raoul Dufy, conniventes de ses contemporains algérianistes Charles Brouty, inclinant à la pochade, et Jean Launois son émulateur, préfigurant étonnamment encore de la peintre algéroise Souhila Belbahar certaine tournure d’essence graphique et clarté chromatique.
En aparté, amnistié Henry Simon d’avoir par trop chargé la typologie faciale de ses modèles algériens ; l’outrance, guère d’assertion stylistique, les affecte essentiellement, lui si prolifique en portraits léchés, flatteurs, encore que convenus. 

 

Ici, campé dans sa magnificence l’entour de la blanche cité, rustique ou façonné, tel qu’il se déclinait encore profusément, où le tracé des sillons, l’alignement des cultures pactisent avec les torsions spinescentes des figuiers de Barbarie, à la fois remparts infranchissables et pourvoyeurs de baies à la chaire savoureuse.
Douce allégorie de « l’Algérie heureuse » cette scénographie n’eût été l’obliquité contraire de ses lignes de force génératrice d’inconfort, d’un porte-à-faux étageant la mosaïque disparate d’attributs comme égaillés à l’abord premier, ordonnancés pourtant en cohérence, en synthèse d’une réalité coloniale où rien ne se garde plus d’aplomb, tout s’enchevêtre, s’échevèle sans vraiment se mêler ni se nouer.
Au guingois s’opposent ces femmes assises en tailleur à même le sol – de maintien hiératisée la plus jeune –, enracinées en lui, en besogne domestique tandis qu’une troisième en ébauche déploie les oriflammes de linges dont on ne saurait dire s’ils sont à ses maîtres, absents. En hauteur, les délinéaments d’un visage, esprit au balcon d’une histoire à l’écriture en précipitation. En deçà, une chèvre et ses petits, ou une chienne et ses chiots, qu’importe, ne folâtrent plus. Juchée sur la rampe de l’escalier, une silhouette macaque mystérieuse comme échappée des Gorges de la Chiffa[1] . A l’arrêt paraissent ces créatures animales, en regardeuses également.

 

Gorgée de lumière, mouvementée, chancelante à la manière des Fauves, la composition annonce – le pressent-elle ? – l’instabilité politique de l’Algérie française et les convulsions libertaires comme identitaires qui la désarticuleront pour la reconfigurer.
Avec le recul, elle métaphorise la destinée de ce pays. Prémonitoire se faisait-elle à l’insu des annales officielles. Dans son faux attentisme, son abandon trompeur, un balai en inadvertance, d’étrange sustentation, semble tout prêt à faire le ménage, débarrasser du décor la maisonnette française au pied de laquelle un sol fécond d’ocres orangés s’inonde de promesses aurorales.
La terre coloniale pulse encore mais sans les siens, vide déjà de ses hommes, de ses femmes, petits colons sereinement dominants, étant toute à ceux qui la pétrissent, l’ameublissent, en apprêtent les lendemains. Dans le lointain, s’y emploie en poussant son mulet, le paysan en gandoura et chèche blancs peinant sur la glèbe qui sans équivoque lui appartient là en légitimité. Là encore ces Algériennes résilientes, figurant trois générations successives paraphant leur permanence au sein d’une patrie rétive. Du reste, et pourquoi s’empêcher de le noter, ce sont eux, les fellahs laborieux, elles, les « Fatma » d’hier, combien déconsidérés, corvéables, bridés dans l’analphabétisme qui finiront par l’occuper la fermette coloniale, et sans ambages installer la nombreuse parentèle villageoise accourue des montagnes voisines dans la luxueuse maison de maître du grand colon, en jouiront sans devoir en rendre compte à quiconque, et dont ils deviendront les inespérés et réguliers attributaires par un pied-de-nez d’une chronique algérienne devenue cynique et cruelle pour ceux qui, en cécité et surdité, ne l’écrivaient qu’à une seule et impérieuse voix. Aussi, la gouache simonienne ne présage-t-elle pas que ce panorama prospère s’affligera d’une inattendue et fâcheuse anamorphose comme si tant de ses frustes et âpres légataires, nouveaux possédants ivres de reconquête et d’abondance, au bon droit en veine de déprédations, n’en avaient su estimer ni préserver le prix, le rançonnant et le meurtrissant sans vergogne, vindicatifs et suffisants, livrés à l’inconscience de leurs impérities, leur incivisme, leur forfanterie aussi, dégradant la nature, ravinant les stries d’une tourbe exsudant bientôt sectarismes, violences et automutilations, réfractaires aux vertus esthétiques pour nombre d’entre eux, ennemis mortels des arts et de l’esprit pour les sinistres. Cependant que, résistant aux périls protéiformes, de chemin tortueux en voie calamiteuse, d’aucuns n’auront de cesse de s’arc-bouter sur leur dignité ancestrale, et leurs pairs se vouer, assoiffés, à « l’Algérie éternelle » aux forces vives souveraines, aux imaginaires fructueux, exhortant le talent à rompre – enfin ? – avec le seul ouvrage en chambre, l’emprunt servile, pis l’imposture plagiaire, pour arpenter ses paysages, y planter son chevalet, au recours d’un langage personnel, novateur, en interpréter les réverbérations. Henry Simon sans prétention ni dissidence politique ou artistique, affirmant sa singularité néanmoins, s’y dédiait avec prestesse et félicité, le temps d’une escale nuptiale. Aux natifs, aux épris de ce pays, à ses désenchantés, l’artiste parvient à délivrer et acclimater, par-delà le flux temporel et ses tempétueuses occurrences, la suggestion proustienne selon laquelle « Le seul véritable voyage (…) ne serait pas d'aller vers de nouveaux paysages, mais d'avoir d'autres yeux, de voir l'univers avec les yeux d'un autre (…)  ». Féconde aventure que de s’y essayer, s’abandonner encore au périple intérieur, de réconciliation, d’apaisement, de mémoire où gîte parmi les souvenances la riante vision sahélienne que dans sa « Campagne autour de Kouba » (02167) [3] , le peintre amoureux a su plaisamment illustrer.


Nadya Bouzar-Kasbadji (Alger-Paris, oct.-nov. 2016)

 

[1] - En réminiscence d’une promenade touristique au Ruisseau des Singes perpétuée dans :

Au Ruisseau des singes (02148) : et Jeune homme au singe (00539) :

[2] -  Marcel Proust. La Prisonnière. Tome 5e d’À la recherche du temps perdu.

[3]-   Campagne autour de Kouba (02167)

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